Julia Lê est la lauréate de la résidence Ardelim 2025-2026 avec le projet We were just kids (titre provisoire). Loin de l’imaginaire universel d’une enfance insouciante et protégée, We Were Just Kids s’ancre dans une réalité moins souvent représentée : celle d’enfances marquées, dès les premiers instants, par des formes systémiques de violence. À travers le fil rouge des jeux d’enfant, ce projet photographique et sonore interroge les strates persistantes de l’adultisme, du racisme, du classisme et les empreintes qu’elles laissent dans le corps, la mémoire et l’espace. Le travail aboutira à une exposition immersive (associant installations sonores, impressions de formats variés et textes narratifs), une édition (mêlant portraits, paysages, fragments de récits et objets visuels liés à l’enfance), des présentations publiques (lectures sonores, tables rondes, scènes ouvertes).
À Beaugency, je souhaite inscrire cette recherche dans le contexte rural du Loiret, en explorant la manière dont les enfances racisées se déploient dans des territoires dits périphériques, hors des centres urbains. Le rural est souvent absent des représentations de la diversité, alors même qu’il est traversé par ses propres formes de violence sociale, d’invisibilisation et de silence. La résidence ARDELIM représente l’opportunité d’un contrechamp précieux aux récits dominants de l’enfance racisée, souvent cantonnés aux métropoles. En co-création avec de jeunes adultes racisé·es du territoire, le projet revisite des souvenirs d’enfance non comme récit figé, mais comme terrain de réparation symbolique. La photographie et le son viennent capter la manière dont l’enfance, dans ses dimensions politiques, poétiques et spatiales, est vécue différemment selon son contexte social, racial ou migratoire. Les lieux du quotidien deviennent théâtre de réactivation : comment ces instants d’innocence volés peuvent-ils être réimaginés, revisités, voire réhabilités ?
Le projet se déploiera autour de deux axes principaux : la collecte de récits sonores et la création de portraits photographiques argentiques. À travers des ateliers menés avec des jeunes adultes, des habitant·es racisé·es du territoire, des familles et des partenaires locaux, une mémoire de l’enfance vécue sera activée : entretiens informels, balades sensibles, échanges autour d’objets, de lieux ou de jeux marquants. Ces voix seront ensuite composées dans une création sonore mêlant témoignages, ambiances, fragments de culture populaire et souvenirs intimes. En résonance directe avec les récits, des portraits photographiques seront réalisés par une mise en scène collaborative dans des lieux du quotidien (cours d’école, halls, parcs, terrains vagues, rues, chemins, berges de Loire, foyers, jardins…). Les images ne chercheront pas à illustrer, mais à traduire de manière sensible ce qui a marqué ces enfances. Le jeu, à la fois trace, espace de fuite et de résistance, sera utilisé comme fil conducteur formel, révélant ce qui subsiste de l’imaginaire dans des existences trop tôt arrachées à l’insouciance. Dans un climat mondial ouvertement brutal envers les enfants racisé·es, les jeunes migrant·es, les familles précaires, ce projet entend redonner visibilité, dignité et complexité à ces parcours intimes. Il ne s’agit alors pas seulement de faire mémoire, mais de réaffirmer un droit à l’innocence, à l’insouciance, la préservation, la protection — au milieu de crises actuelles qui interrogent sur notre capacité collective à protéger les enfants et les jeunes personnes de toutes les formes de violence.
A propos de Julia Lê
Julia Lê est une photographe née en 1996 à Narbonne et basée à Paris. Autodidacte, sa pratique artistique se situe à la convergence de l’intime, du sensoriel, du documentaire et de la fiction, liée aux enjeux de la représentation et de la création comme action collective. Issue d’une famille vietnamienne exilée en France et aux États-Unis, ses recherches actuelles portent sur les expériences diasporiques post-coloniales en rapport au(x) territoire(s) – explorant mémoire, foyer et communauté comme des espaces de résistance.
Engageant des dispositifs photographiques collaboratifs tels que l’autoportrait ou la mise en scène, et combinant la photographie avec d’autres médiums tels que la création sonore ou l’écriture, sa démarche est marquée par une recherche d’horizontalité, co-créant des espaces où chacun·e peut s’incarner.
En 2023, sa série Come Rain Come Shine, réalisée en résidence pour le Festival Planches Contact, est présentée aux Franciscaines de Deauville et remporte le Prix du Jury Tremplin Jeunes Talents présidé par Sarah Moon. En 2024, elle est lauréate du programme de mentorat Passerelles 2024 porté par l’association Contemporaines, où elle est mentorée par la photographe Rebecca Topakian. Elle est accueillie en résidence au InCadaqués Photo Festival en Espagne où elle présente sa série Hasta la tierra, ainsi qu’au CENTQUATRE-PARIS et à la Générale Nord-Est à Paris où elle développe son projet Et l’oiseau chantera une histoire d’amour.
En 2025, en résidence avec vAeRTigo à l’esTRAde (Athis-de-l’Orne), avec Les Cousines (Banlieues PluriElles à Montreuil) ou à la résidence Bouchor (Paris), elle affirme sa volonté de développer des formes narratives plurielles, immersives, ancrées dans les territoires. Elle bénéficie cette année de la Dotation Recherche artistique du Fonds de soutien de l’ADAGP et de l’accompagnement d’Emma Raynes, directrice des programmes de la Magnum Foundation, dans le cadre du mentorat de Women Photograph.
La lauréate a été choisie suite à un entretien final, parmi les finalistes distingués par un jury de professionnels parmi les dossiers de l’appel à candidature.
Le jury était composé de :
- Carine Dolek, commissaire et coordinatrice des résidences et activités professionnelles de Valimage
- Christian Gattinoni, critique d’art, enseignant et commissaire d’exposition
- Céline Savaux, adjointe au Maire de Beaugency, déléguée à la culture
- Anne-Lise Voisin, artiste visuelle
- Robert Wyns, représentant de l’association Valimage, membre du CA
- Dans le cadre de la résidence Ardelim, Julia Lê résidera en automne/hiver 2025 à Beaugency. Le travail réalisé fera l’objet de présentations publiques à la Maison ligérienne de l’Image et au Puits Manu, d’une soirée cinéma au cinéma le Dunois et d’une exposition à l’église Saint-Etienne.


France, 2025



